Organiser ou encourager la culture?
Jacques Neirynck, conseiller national PDC, membre de la commission science, éducation et culture, commente les projets de loi sur l'encouragement è la culture et sur Pro Helvetia, et regrette l'absence d'une volonté politique ambitieuse de la Confédération dans ce domaine.
Une consultation des budgets actuels renforce cette impression. La Confédération consent 0,3% de son budget à la culture, soit environ 200 millions, moins que chacun des cantons de Zurich (322 millions en 2002) ou de Genève (234 millions), moins que les entreprises privées, qui contribuent pour 320 millions. La Loterie romande (69 millions) est le pourvoyeur de fonds le plus important sur l'ensemble des cantons romands: il est pénible d'admettre que les places occupées par des privilégiés à l'opéra soient financées par les pertes des joueurs de Tactilo dans les bistrots. La culture est ainsi financée par l'inculture, parce que les pouvoirs publics sont et restent déficients.
L'encouragement à la création est la responsabilité des cantons, des villes et des mécènes privés. La Confédération ne peut jouer qu'un rôle subsidiaire de diffusion. Cela ne veut pas dire qu'elle n'ait pas la volonté de promouvoir une politique culturelle. La question est celle des moyens. En effet, la Confédération est avant tout soucieuse d'équilibrer un budget dont des postes bien plus importants sont consacrés à l'agriculture, à la formation, à la santé, à la sécurité sociale. La culture est, comme l'aide au développement, cantonnée à moins d'un pour cent, moins que l'effort de la Migros. Elle appartient au tiers-monde, auquel on ne consent des aumônes que par seul souci de soulager sa conscience. La culture ne serait pas opérationnelle dans la société. Ce serait un luxe.
La loi proposée crée un cadre large, mais peu contraignant: la Confédération peut sauvegarder le patrimoine, promouvoir la relève, récompenser par des distinctions, soutenir des organisations, organiser des manifestations, susciter des échanges entre les régions et avec l'étranger. Elle peut encourager, mais elle n'y est pas obligée. Elle pallie à l'intérieur quelques déficiences dans l'action des autres acteurs et elle diffuse la culture suisse à l'étranger, mais son rôle modeste est dissimulé sous l'épithète noble de subsidiaire. L'Etat fédéral est un utilisateur de la culture, produite par d'autres, qu'il propage afin "de renforcer la cohésion nationale et de faire connaître la culture suisse à l'étranger".
Ces lois-cadres peuvent servir deux projets opposés: soit démissionner du champ culturel, ce qui n'est pas la volonté des décideurs actuels mais ce qui pourrait se produire; soit permettre de monter des actions ambitieuses et d'y consacrer un budget substantiel. En ce sens, ce sont les seules lois qui puissent réussir au parlement sans subir un rejet. L'affaire Hirschhorn a laissé des traces indélébiles dans la perception de la culture par de nombreux parlementaires. Une "installation" au Centre culturel suisse de Paris, dans laquelle un comédien mime un chien et urine sur le portrait du ministre de la Justice, combine tout ce qu'il faut pour fournir des arguments aux adversaires: utilisation de l'argent public pour une action partisane; expression artistique contestable, pour ne pas dire dérisoire; mise en scène grossière et vulgaire d'un acte de mépris de l'être humain.
La nouvelle législation fédérale n'est donc pas l'expression d'une volonté politique en vue d'un projet ambitieux et positif. Il est souhaitable que les villes et les cantons soient des acteurs importants. Mais le fédéralisme ne peut servir de cache-misère à la démission de l'exécutif national. La Suisse tout entière a la population d'une région française ou d'un Land allemand. On ne peut dans ce cadre restreint défendre le principe de vingt-six politiques culturelles. Certains cantons sont trop petits pour faire quoi que ce soit. Un demi-canton d'Appenzell peut subsidier la protection du patrimoine pour le montant dérisoire de 54000 francs. Mais les opéras ne sont à la portée que de Zurich, Bâle, Genève et Lausanne, qui tiennent chacune à leurs institutions. Ne serait-il pas judicieux, aussi bien du point de vue artistique que financier, de susciter un seul opéra suisse, voire deux, et d'assurer des représentations dans les villes convenablement équipées ou de les équiper dans ce but? Ne serait-ce pas le rôle de l'Etat fédéral?
Les initiatives cantonales peuvent aussi s'annihiler mutuellement. Pendant plusieurs années, le Salon du livre de Genève a subi la concurrence d'un salon identique organisé au même moment à Bâle, qui a fini par disparaître l'année passée. Il n'y a manifestement place que pour un seul salon du livre en Suisse et celui-ci doit être national afin que les éditeurs des différentes régions linguistiques se rencontrent et entrent en matière pour des traductions. La concurrence entre deux cantons a bien failli détruire un tel lieu, créé à Genève par une initiative privée. C'est indubitablement le rôle de la Confédération d'éviter une concurrence malsaine.
Les lois proposées ne sont pas négatives, comme l'ont clamé les organisations professionnelles consultées, elles ne constituent pas une législation visant à entraver la culture, comme l'a dit Daniel de Roulet dans une interview. Mais elles ne sont pas positives, elles n'encouragent rien, elles organisent seulement une structure administrative. On peut utiliser celle-ci, pour autant que la Confédération ait une idée de ce qu'elle veut et pour autant que les artistes y adhèrent.
La plus grande lacune est sans doute celle de la protection sociale des artistes, qui est ignorée. Même si ces lois ne sont pas le lieu de la développer, elles devraient au moins signifier que c'est la charge de la Confédération de l'organiser dans le cadre de la législation sociale. Une carrière d'artiste est celle d'un indépendant ou d'un salarié précaire que les lois générales ne protègent guère. Dès lors, la création artistique, ample et généreuse en Suisse, repose sur le sacrifice de nombreuses personnes, passionnées par leur métier au point de supporter ce qu'il faut bien appeler la misère. Est-il digne d'un pays riche de tolérer cette situation, de ne pas soutenir ses artistes, de se reposer sur le préjugé classique de la misère comme terreau fécond de la création?
Or l'importance de la culture dépasse de loin le simple divertissement ou l'émotion esthétique. Convenablement conçue, la culture peut servir à la cohésion nationale et à l'ouverture sur le monde. Elle peut anticiper et dénouer les conflits politiques qui proviennent de l'affrontement de pulsions émotionnelles antagonistes. Nous marchons aveuglément vers des crises majeures d'origine écologique: comment les surmonter sans un plaidoyer captivant pour la sobriété et la solidarité? Une représentation théâtrale peut emporter davantage de convictions qu'un long discours.
La culture est donc bien plus que ce que l'on croit, ni un luxe, ni une activité facultative, ni le lieu d'une critique nihiliste à l'égard des institutions. On aimerait que l'Etat fédéral s'en convainque et s'en inspire. On aimerait par symétrie que les artistes cessent de mettre en scène le laid, l'absurde, le dérisoire, tout ce qui est négatif. S'ils proposaient une culture joyeuse, sereine, accessible, ils obtiendraient une telle adhésion populaire que la politique suivrait.